gulou

Après une petite halte chez moi le temps de recharger un peu la batterie de mon vélo électrique (je sais pas si pour vous c'est pareil mais moi je m'arrange toujours pour être à plat quand il faut pas, que ce soit avec le téléphone portable, le vélo ou l'appareil photo), je suis repartie gonflée à bloc après mon bain de foule de l'après-midi, dans le but de vivre la cérémonie d'ouverture des jeux en compagnie des Pékinois du quartier de Gulou (tout près des tours de la Cloche et du Tambour), où j'avais repéré un grand écran le weekend dernier.

19h38, à quelques vingt minutes du début, seulement une cinquantaine de personnes sont installées face à l'écran, derrière des barrières qui délimitent une zone de "sécurité" d'une dizaine de mètres bien inutile. Cette installation ne laisse pas plus de 4 mètres pour s'asseoir entre les barrières et la chaussée, certains ont donc pris place de l'autre côté de la rue.

Des badauds passent mais ne s'arrêtent pas, je suis à deux doigts de désespérer, ce n'est donc pas une légende, ils vont vraiment tous se terrer chez eux pour regarder la cérémonie. Snif.

Tant pis, je m'assois quand même entre un pépé et un jeune totalement hypnotisé par l'écran. Et rapidement le public grossit. Quand je me retourne un quart d'heure après être arrivée, ce ne sont plus cinquante mais deux cent personnes qui attendent que le spectacle commence. Chouette ! Je l'ai mon 1998 !

20h. Ça commence. L'excitation monte rapidement, c'est très communicatif, je suis limite de crier "Zhongguo jiayou!* (je l'ai pas fait, hein).

Bon, autant l'avouer tout de suite, les quelques premières minutes ont consisté pour moi, à faire preuve d'une force toute contrôlée, pour éviter que je ne verse ma larme en public. Totalement subjuguée par la beauté des images qui se déroulaient sous nos yeux, j'applaudissais en cœur avec mes voisins, tout aussi subjugués. Bref, que du bonheur. Sur l'écran, mais aussi autour de moi, une ambiance coupe du monde à la bonne franquette, il ne manquait plus que Dédé et son accordéon, un petit Muscat avec des olives.

Le public grossit encore, pour déborder sur la chaussée. Les bus commencent à avoir du mal à passer car la rue n'est pas si large, on sent que la circulation se complique dans notre dos, des klaxons s'énervent.

Pas grave, le public est heureux, des whaa! et des cao!** fusent, les applaudissements continuent. Puis l'image de Hu Jintao*** derrière sa tribune apparaît, et c'est le silence. Seules deux ou trois personnes applaudissent en hésitant, puis abandonnent rapidement en voyant qu'elles sont les seules. Et le spectacle continue. Les whaa! et les cao! reprennent. C'est le pied absolu. Le feu d'artifice qui traverse la ville en son centre, suivant un axe olympique qui part de la place Tiananmen jusqu'au stade où se déroule la cérémonie, passe au dessus de nos têtes car nous sommes à mi-chemin, tout le monde se lève et admire le ciel. Il ne pleut pas. Le spectacle est partout. C'est très réussi.

Le trafic est de plus en plus perturbé, et bientôt le klaxon bien reconnaissable d'une voiture de police retentit. "Dégagez la rue et rentrez chez vous ! Il faut rentrer chez vous maintenant !". Incrédules les gens se retournent et observent sans bouger. Des rires éclatent. "Rentrez chez vous maintenant !". Le spectacle a commencé depuis un quart d'heure à peine. Autant vous dire qu'à ce stade de la cérémonie le public a envie de rentrer chez lui comme d'aller travailler un jour de Nouvel an chinois. La scène est totalement surréaliste, avec d'un côté, des Pékinois qui prennent vraiment leur pied devant la cérémonie qu'ils attendent depuis sept ans, et de l'autre, des policiers qui, pour réguler la circulation ne trouvent d'autre solution que de renvoyer les gens chez eux.

A peine deux ou trois minutes après, l'écran montre des faiblesses de transmission, avant de s'éteindre totalement. Fini. Il reste encore un peu de son, ce qui a pour effet d'augmenter notre frustration de ne pas voir les images qui l'accompagnent. Des éclats de voix se font rapidement entendre, c'est la stupeur. Les gens se regardent, personne ne comprend. Le son s'arrête aussi, le spectacle est à présent tout à fait terminé.

"Qu'est ce que ça veut dire ?", "rallumez la télé !". Rapidement les gens s'énervent, notre grand plaisir coupé en plein vol après quinze minutes de féérie. C'est vraiment rude. Il ne faut pas longtemps pour que l'explication circule, l'écran a été éteint sur ordre de la police, afin que les gens se dispersent et rentrent chez eux. Stupeur, mais aussi vraie colère dans les rangs.

"Qu'est ce que ça veut dire ? Tous ces gens qui regardent et vous coupez comme ça ! Rallumez la télé !!". Une femme d'une cinquantaine d'années est tout à fait énervée. Plusieurs personnes passent par dessus les barrières et se dirigent vers les deux gardes qui depuis le début se tiennent droit comme des piquets sous l'écran. Ils sont une quinzaine à s'attrouper autour d'eux, les prenant comme responsables et les interpelant vivement. Une fille se retourne vers le public et dit "Allez tout le monde ! Criez tous en même temps, Rallumez la télé !!".

ecranEt tout le monde crie, moi la première, "kai dianshi ! kai dianshi !". Une vraie manif se met en place. Des "dianshi jiayou ! dianshi jiayou !****" fusent, ce qui a pour effet de faire rire tout le monde.

En vain. L'ordre est sans appel, l'écran ne sera pas rallumé. Beaucoup de spectateurs sont déjà partis. Je suis vraiment dégoûtée. Je prends à partie un bonhomme, "mais pourquoi ils font ça ? ça n'a pas de sens !". "Oui tu as raison, ça n'a pas de sens".

Une vingtaine de minutes s'écoulent, et les images ne reviennent toujours pas. Beaucoup se découragent et partent. Les gens sont dégoûtés. Je suis réellement triste à l'idée de toutes ces images qui m'échappent.

Un bel exemple de manque total de respect de la population. Les plus têtus reprennent leurs assauts vers les gardes. Ils veulent leur cérémonie, ils vont aller la chercher, et ils l'auront. A présent la police se déplace. Deux militaires armés, casqués et harnachés de gilets pare balles se plantent face à la petite foule qui reste.

Ils vont rallumer l'écran, c'est officiel. De toute façon il n'y a plus grand monde maintenant.

En effet, l'écran se rallume, aux deux tiers. C'est déjà ça. Des cris de joie partent de tous côtés. Le spectacle reprend. Tout va bien. Mais on a loupé une grosse partie du plus beau de la cérémonie, les tableaux culturels.

Bientôt les équipes olympiques entrent en scène. Et un autre divertissement s'offre à moi. Celui des réactions des Pékinois selon les pays. Applaudissements pour la plupart des pays totalitaires, gros applaudissements pour Dashan, le Canadien vedette en Chine pour son chinois parfait, applaudissements pour Taïwan annoncé "Chinese Taipeh" et pour Hong Kong, applaudissements marqués pour l'Irak, quelques sifflets pour le Japon, la France n'inspire pas grand chose, ils ont beau agiter leurs canotiers, ils passent aussi ignorés que le Liechtenstein.

Voilà. Je n'ai pas tenu au-delà du passage des Français. De chez moi je vois au loin les feux d'artifice de Hou Hai, et un bout de ceux de la place Tiananmen. Le 080808, c'est fini.

* Allez la Chine !
** Putain !
*** Président de la RPC
**** Allez la télé !