- Dis Camille t'as pas oublié hein, ce soir on a le banquet de Global Times !
- Euh ... non non bien smur, enfin bien sûr, j'ai pas oublié non (meeeeeeeerde ! c'est vrai, ce soir c'est la grande corvée soirée de Global Times)
- Camille, il te faut vraiment une secrétaire !
- (oui enfin si c'est pour me programmer et m'empêcher de râter des soirées comme le grand raout de Global Times, non merci hein)

Le mois de décembre, c'est horrible. Pas seulement parce que c'est le mois des pères Noël à barbe grise mais surtout parce que c'est le mois des dîners de fin d'année, le mois où la plupart de vos soirées sont foutues prises par des obligations plus ou moins divertissantes.

Cette année Global Times, organe de presse touristico-politico-fantastico du parti, a mis le gros paquet, histoire de nous en mettre plein la vue, et qu'on ne les oublie pas l'année prochaine. Pari gagné.

Dans un club privé sentant neuf et prétentieux (vous savez avec la petite montée en virage pour arriver à l'entrée, comme dans un château), avec son groom en cape, ganté, botté et chapeauté, une centaine de victimes d'invités triés sur le volet attendent poliment que les festivités commencent. Sur les tables, chacun est servi d'un fond de verre de vin bio chinois pour patienter. Possibilité aussi de boire du Fanta, ou du Coca. J'ai d'abord décliné le Fanta dont la couleur et les bulles me rappellent mon traitement contre la sinusite qui me faisait tant vomir quand j'étais ado, et le Coca qui m'aurait fait danser la polka à 3h du matin. J'ai donc goûté le vin bio, et ouhla ... les effets des deux premiers dans un même verre ! De l'eau, juste de l'eau s'il vous plait.

Cela faisait une heure qu'on attendait que la soirée démarre, abrutis par une bande vidéo réglée sur le volume maximum, débitant en boucle les multiples exploits de Global Times à travers le monde qui lui voue une confiance et une fidélité à toute épreuve, quand soudain l'animateur nous informa que la soirée allait commencer, toutes les victimes étant là.

Noir. Lumière sur la scène, où sont installés, des tambours chinois. Aïe. Une brochette de sept frêles jeunes filles aux cheveux lachés, costumées de rouge et de paillettes, montèrent sur la scène armées de bâtons de tambour, et se placèrent chacune derrière un instrument. Par chance, ils nous ont placées à la table juste devant la scène, à côté de l'ampli. On va pouvoir en profiter un max.

Et là mes amis, je dois faire des efforts pour me souvenir de ce qu'il s'est passé ensuite. Je me rappelle juste qu'un troupeau d'éléphants s'est littéralement rué sur moi. Ils m'ont piétinée en se tapant sur le ventre et en barissant très fort, en balançant leurs trompes à gauche à droite, fracassant les murs, j'apercevais juste mes voisines qui se tenaient la tête entre les mains, et une qui avait posé sa main sur son coeur comme pour le maintenir en place, c'est vrai que le mien valdinguait pas mal dans sa cage toracique, mes poumons et tous mes organes sautaient à l'intérieur de moi, certains semblaient remonter par la gorge. Jamais, jamais de ma vie, je n'ai ressenti un tel malaise, causé par du bruit. Les sept folles étaient littéralement en transe sur leurs tambours, elles secouaient leurs cheveux dans tous les sens, et leurs corps se contorsionnaient d'étrange manière, comme si elles aussi étaient secouées de l'intérieur. Une horreur. Et ce n'est pas tant le bruit des tambours qui était pénible, ni la vue des tambourineuses, mais bien le "fond musical" qui les accompagnait. Vous ne savez pas à quel point il est possible de monter le volume d'un ampli. Pour sûr, plusieurs d'entre nous ce soir ont perdu quelques précieux poils de tympan, ceux qui mènent le bruit jusqu'à notre cerveau. Morts, les poils, décimés.

Suivirent des discours "officiels", dont un qui évoqua le cas "Sarkozy", et sa traîtrise polonaise du weekend (en tant que représentantes de la France nous n'en menions pas large, je vous le dis. Yueping a même trouvé qu'on nous a observées de travers une ou deux fois).

Je vous passe le menu aux treize plats, les Saint Jacques qui sentent la vase, les os au gras, et le riz de la semaine dernière.

Heureusement de bonnes histoires circulent autour de la table, et font qu'au final, l'humour aidant, nous passons une bonne soirée. Comme cette employée chinoise du service culturel de l'ambassade d'Espagne qui nous racontait que pendant sa grossesse, elle était persuadée d'attendre un garçon. Et comme elle est passionnée par les voyages, et rêve de parcourir le monde, elle avait décidé d'appeler son fils Tintin, comme le célèbre reporter belge en culottes courtes, espérant ainsi tracer le destin de son fiston qui vivrait donc de grandes aventures dans le monde entier. Oui mais voilà, la nature fait bien les choses, elle a eu une fille. Le petit Tintin ne se prendra pas des cailloux dans la cour de l'école.

Je voulais lui demander en quoi une petite fille ne peut pas être aussi porteuse de rêves de voyages à travers le monde, mais j'étais trop occupée à suivre les tirages au sort, ce pour quoi les victimes sont dociles à ce genre de soirée.

Et c'est un jeune homme de 1,59m qui gagna le premier lot : un bon de 10 000 RMB (1 100 €) pour se faire tailler un costume à sa taille chez un tailleur de grand renom. Véridique ! Au moins un qui ne sera pas venu pour rien.